Montage · Notion
Raccord de regard : comment deux plans font un espace ?
Comment un raccord de regard nous fait-il reconstruire un espace entre deux plans ?
Le dispositif, en deux temps
Premier temps : un plan montre un personnage dont le regard se porte vers un point situé hors du cadre, à gauche, à droite, en hauteur. Deuxième temps : un nouveau plan montre autre chose, un visage, un objet, un paysage, orienté dans l'axe opposé. Le spectateur assemble aussitôt les deux : il a vu, donc cela se trouvait là, dans la direction du regard.
Ce montage minimal, souvent appelé champ et contrechamp quand il alterne deux personnages en dialogue, repose sur une convention apprise plutôt que sur une ressemblance réelle : rien ne prouve que le décor du second plan soit contigu au premier. La direction du regard et l'orientation de la caméra suffisent à produire la croyance, à condition que le sens de la lecture soit respecté.
Les conditions du raccord
Pour que l'espace tienne, quelques continuités doivent être gardées : la direction du regard dans le premier plan et la position de la caméra dans le second doivent se correspondre; l'éclairage, l'échelle et la couleur des deux plans ne doivent pas se contredire; la ligne du regard ne doit pas franchir l'axe imaginaire qui relie les deux sujets, sous peine de donner l'impression que les personnages échangent leurs places.
Ces règles dites de continuité s'apprennent et se notent : c'est l'un des rôles historiques de la scripte sur un tournage, qui consigne directions de regard, positions et accessoires pour que des plans tournés à des heures différentes se raccordent sans fausse note. Le spectateur ne voit ces efforts que lorsqu'ils échouent : un regard qui semble porter au mauvais endroit suffit à casser l'espace.
Ce que le montage peut en détourner
L'intérêt du dispositif est qu'il reste crédible même quand il est utilisé pour tromper. Le regard peut annoncer un objet qui n'a jamais été filmé à l'endroit supposé; les deux plans peuvent avoir été tournés à des semaines d'intervalle, dans des lieux éloignés. Le cinéma d'attractions et la comédie jouent souvent de cet écart entre la croyance du spectateur et la réalité du tournage.
Observer un raccord de regard, c'est donc vérifier trois choses : la direction, la cohérence des deux plans, et l'usage que le film en fait, confirmation, surprise, attente. Ce geste minuscule, répété des dizaines de fois par film, est l'un des fondements les plus discrets de la fiction.